Le rap US, ce bad trip sous vide

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Les chroniques de la fiole #5

Publié le 20 novembre 2020

L’indécence contemporaine est aussi amère qu’un rail de coke de major US.

Elle s’appelle YouTube, SoundCloud ou Spotify et fait des peurs, des addictions et détresses de ses rappeurs un remake aux opiacés de l’American Dream sous fond de Keeping Up With The Kardashians. Une téléréalité où chaque post Instagram, rupture, arrestation, burn out, guerre de gang, internement psychiatrique, polémique ou gobelet codéiné sont attendus par le public, enjolivés par les labels, dévoilés par les managers, le tout au détriment de la santé mentale et physique de l’artiste.

Écouter du rap US aujourd’hui, c’est savoir qu’on assiste au crash d’un être humain en temps réel, c’est comme laisser entrer dans une pièce un courant d’air froid à vous glacer l’échine, le spectre de la faucheuse, ou faire jouer sans répit ce même sample qui s’abîme, se morcelle, se dégrade jusqu’à l’assassinat, l’overdose, le suicide des artistes, usant au delà de la moelle ses compositeurs. Même les lyrics, pourtant explicites, semblent écrits dans une langue inconnue, parsemés d’appels à l’aide qui ne se déchiffrent qu’une fois leur auteur porté disparu.

Il y a quelque chose d’ironique chez les labels, peu importe leur taille, à trier sur le volet, extraire de jeunes rappeurs de leur environnement toxique, pour ensuite leur intimer de ressasser sans cesse leur enfance lugubre et douloureuse, les entendre affirmer qu’on ne s’en sort jamais vraiment – au contraire. Leur permettre d’arrêter de dealer pour finalement leur servir sur un plateau d’argent les opïodes les plus élaborés, parfois enrobés d’alcool et de quelques comprimés de Xanax.

C’est le jeu du rap US, un jeu morbide dont les règles sont écrites quelque part, sûrement tatouées sur le visage d’un artiste décédé se momifiant au fond de sa tombe. Elles ne se contestent pas. Des anges aux figures sales, auxquels les producteurs offrent seulement le Fentanyl et les parures de diamants, cordes de luxe pour mieux se pendre à la fin de l’histoire.

Un sacrifice pour l’exemple, et le reste suivra ; Il faut compter sur l’effet de mimétisme chez les petits qui rêvent de percer, d’arriver au sommet pour sauter, s’autodétruire comme leurs idoles – mieux encore que leurs idoles. Hypnose musicale hamelinesque, mouvement de foule ou suicide collectif à la Jonestown, toléré uniquement parce que c’est vendeur, que c’était compris dans le prix de ce spectacle douteux depuis le départ.

Le rap américain est schizophrène, mortifère. Mais comment pourrait-il en être autrement, lorsque les gros bonnets de la production fonctionnent par check-list, comme les anciens buveurs des réunions AA ? Déni, résiliation, rechute… C’était inscrit en petits caractères sur le contrat qu’ont signé producteurs et managers. Produire des Kurt Kobain au flow dépressif pour remplacer les Snoop Dogg défoncés au sexe et à la beuh passés de mode chez le jeune public, des Madonna adeptes du scandale plutôt que des Lauryn Hill, c’est tout une industrie, un business. Admirer aux premières loges la fin tragique, la descende aux enfers d’un prodige fabriqué de toutes parts qui partira trop tôt.

Et les rappeurs qui gagnent malgré tout, ceux qui s’en sortent en trichant un peu, ce qui les attend s’avère tout aussi tragique. Une vie à l’abri des regards et des couleurs, dans de gigantesques villa impersonnelles à la Drake ou Kanye West, vidées d’essences, d’humanité, de fantômes et de but, une existence de Sim’s parmi des meubles de décorateurs, des piscines inutilisées, des chambres d’amis qui ne reçoivent que rarement, loin des couplets imagés et de la rage passionnelle qui les a un jour poussés à vouloir s’en sortir.

ELSZYN

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